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Entrer dans le rouge

Les lumières sont devenues rouges et clignotent. L'alarme est assourdissante. Nous sommes des dizaines et des dizaines à nous ruer vers la sortie. Notre cadre de travail ressemble à un enfer avec cette ambiance rouge. Peu nous importent les consignes de sécurité, nous courons à travers les couloirs de béton. Je suis au beau milieu de la cohue, essayant de ne pas me faire bousculer. C'est moi qui ai donné l'alerte.

Depuis près de dix ans, je suis chargé de surveiller la température du réacteur. J'avais dû faire face à des cas de crise à plusieures reprises, qui me valurent quelques bonnes sueurs froides, mais je n'avais jamais vu l'aiguille passer à ce point dans le rouge. Ce coup-ci, ce n'était pas un petit problème. Je dirais même que c'était le plus gros problème qui puisse arriver. Les options n'étaient pas très nombreuses. Fuir ou mourir. Panique à bord. Rien à faire.

Quand la bombe est enclenchée, il n'y a plus moyen de la neutraliser. Nous ne sommes pas au cinéma, un héros hollywoodien ne viendra pas pour nous sauver au dernier moment en choisissant miraculeusement quel fil il faut couper. Nous sommes dans la réalité et ce sont nos vies qui sont en jeu.

Je me suis précipité sur le gros bouton rouge. Je l'ai tapé de toutes mes forces et l'alarme a commencé à hurler. Je suis sorti de la pièce à toute allure, laissant tout derrière moi. Je suis bien placé pour savoir que le temps nous est compté. J‘ai entendu mon équipe me suivre. Et peu à peu c‘est tout le personnel qui est sorti dans les couloirs. Je n'ai même pas eu le temps d'appeler ma femme. Bien qu'elle vive à cinquante kilomètres, je n'ai aucune idée de l'étendue possible des dégâts. J’espère de tout mon coeur qu’elle ne sera pas atteinte.

Je cours avec les autres. Je relève ceux que je vois tomber mais sans perdre de vitesse. Je suis à bout de souffle. Plus vite, encore plus vite. Je n’ai jamais été bon en course à pied, mais la peur me donne des ailes. J’ai du mal à respirer mais je ne peux pas ralentir. Nous savions tous qu'il était possible qu'une telle défaillance arrive un jour. Mais face au fait accompli, on refuse d'y croire. Malheureusement, ce n'est pas un exercice. Je l'ai vue, moi, l'aiguille s'affoler et pencher irrémédiablement dans le rouge.

La lumière blafarde de la lune apparaît devant moi. La sortie, enfin. Mes pieds s‘enfoncent dans la neige, le froid est mordant. Je ne le ressens pas, je suis en sueur. L‘étendue d‘un blanc immaculé est bientôt écrasée par des dizaines de bottes au pas de course. Nous nous dirigeons tous vers le parking. Bien sûr, l'armée a été prévenue automatiquement avec l'enclenchement de l'alarme, mais elle-même ne peut rien faire, si ce n'est prendre les mesures de sécurité nécessaires. Peut être déclencher une évacuation des villages alentour. La seule chose que nous pouvons faire c'est essayer d'être le plus loin possible quand tout sera terminé. Chance infime, je le reconnais, mais qui ne tente rien n'a rien comme on dit.

Je fouille dans mes poches à la recherche de mes clés. La mélodie des sirènes d'alarme me stresse. Ma petite voiture est la, garée à la place quatre-vingt trois, comme d‘habitude. Je m'y reprends à deux fois avant de pouvoir enfoncer la clé dans la porte, mes mains tremblent. Et puis, alors que j'ouvris la portière ...

Silence.

Plus un bruit.

Je me retourne, j'ai l'impression d'être au ralenti. Les flammes rougeoyantes ont pris possession du bâtiment. Les murs d'un blanc pur sont maintenant écarlates. La fumée s'élève. Je vois les autres courir. Ils m‘évitent de justesse, je crois qu'ils me parlent, m'enjoignent de fuir. Mais je n'arrive plus à bouger.

J'ai compris.

Ces flammes rougeoyantes, ces reflets sanguinaires sur la neige.... Ce seront les dernières choses que je verrai de ma vie. L'image de ma femme m'apparaît, comme un mirage. J'ai envie de pleurer. Tout est immobile, je suis debout face à l'atrocité.

Ma vie s’arrête ici. Et celle de milliers d’autres êtres aussi. En cette jolie nuit d’avril, la lune étincelle, comme une provocation. Le ciel s’est teinté momentanément de rouge. Les flammes sont hypnotisantes, je n’arrive pas a en détacher mon regard. Les couleurs sont magnifiques, chaudes et vives.

Leur contraste avec le sol est saisissant. On voit clair comme en plein jour. Les flammes semblent toucher les étoiles. La chaleur m’envahit. J’ai l’impression de sentir le sol trembler sous mes pieds. J’ai comme envie de rentrer dans cette immense nova qui absorbe tout sur son passage. Entrer dans le rouge.